Daech joue le jeu de l’extrême droite

Je m’étais juré de ne jamais parler de politique sur ce blog. Mais voilà, vendredi dernier, et pour la deuxième fois en 2015, ceux qui selon toute vraisemblance sont affiliés à Daech ont à nouveau perpétré un massacre visant des innocents et tuant plus de 120 personnes dont le seul tort était de s’être trouvés là. Tout ceci alors que le Front National monte dans les sondages à un point tel que Marine Le Pen au second tour en 2017 paraît plus que plausible. Naturellement, dès vendredi soir, le Front National n’a pas manqué – presque en direct – de récupérer à son profit les événements pour pointer la molesse présumée du gouvernement Hollande.

Après avoir pris pour cible la liberté d’expression et la contestation de l’islam radical au journal Charlie Hebdo, vendredi soir ce sont les citoyens ordinaires qui ont été visés, au cœur de rassemblements culturels et sociaux qui font la beauté et la richesse de la culture française : concert de rock, match de foot, sorties amicales ou flirt dans les bars et restaurants du XIe arrondissement. Vendredi soir, l’islamisme radical – ou pour être exact, le nihilisme morbide sous couvert du Coran – a attaqué le style de vie à la française, qu’il qualifie de « perversité » :

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Daech laisse une France ébranlée dans ce qu’elle a de plus précieux : sa liberté. Sa liberté de pensée et d’expression, sa liberté de création artistique, sa liberté de se réunir, sa liberté de tout simplement profiter d’une soirée de novembre encore douce. Au lieu d’attaquer institutions, infrastructures ou bâtiments officiels, Daech s’invite chez vous pour jouer la police religieuse et vous enjoint à régler vos mœurs sur leur préceptes, ou à mourir.

Mais c’est oublier un peu vite que le Français est rageux, et que tant qu’il lui restera un souffle d’air au fond des poumons, il s’en servira pour crier : « Liberté ! ». La France s’est relevée de deux guerres mondiales, il en faudra plus pour saper ses fondements que 130 morts. Passés le traumatisme et l’onde de choc, la vie reprendra presque comme avant, avec en mémoire ces disparus morts pour rien.

Morts pour rien ? Pas exactement. Vendredi soir la solidarité a cessé d’être un concept, elle est devenue une réalité. Vendredi soir, avec l’aide des réseaux sociaux, l’opération spontanée #PorteOuverte a permis à des volontaires de signaler leur appartement au cœur de Paris pour accueillir les rescapés en attendant que les rues ne redeviennent sûres. En moins de deux heures, le site porteouverteparis.com fut mis en ligne et recensait les Parisiens volontaires prêts à porter secours à leurs semblables sur une carte Google Map. Les taxis parisiens ont aussi roulé à horodateur fermé pour ramener les gens chez eux ou conduire les blessés à l’hôpital. Vendredi, la barbarie a appelé la compassion et a soulevé l’unité.

Ce carnage aveugle nous rappelle que la France est une et indivisible. Vendredi, la France s’est souvenue que le pire peut aussi appeler ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain, et que l’ère de la barbarie n’est pas encore arrivée.

Les victimes seront mortes pour rien si lundi – demain – l’islamophobie bornée repart de plus belle pour creuser un peu plus le fossé entre les musulmans et les autres. Car, si la première analyse montre que Daech s’en prend à la culture française, la deuxième réflexion révèle que c’est la haine des musulmans qu’ils cherchent à instiller, même chez les plus modérés. Plus nous – les non-musulmans et autres français « de souche » – les haïrons, plus ils se sentiront rejetés et indésirables et nous haïront en retour. Ils seront alors plus enclins à se radicaliser et faciles à récupérer par le camp des extrémistes qui, eux, les aiment. Come to the dark side, we have cookies. La montée de l’islamisme radical a été une réaction culturelle à la colonisation puis à la haine de l’occidental dans les pays du Maghreb, elle peut très bien se produire chez nous pour les mêmes raisons. Les communautés se referment sur elles-mêmes lorsqu’elles subissent des agressions extérieures, mais ce réflexe naturel doit être évité si nous voulons pouvoir continuer à vivre ensemble.

La récupération politique de ces événements par les franges d’extrême-droite est la pire menace possible pour la société française. Leur discours musclé est séduisant, leur appel au repli sur nos valeurs historiques (lesquelles au fait ?) et sur un héritage culturel idéalisé est rassurant, mais il est facile de hausser le ton lorsqu’on n’a pas de pouvoir, donc de compte à rendre à personne.

Leur analyse des problèmes est simple et facile à comprendre, leur rhétorique est teintée de bon sens, mais le bon sens est toujours suspect et la simplicité est toujours trompeuse. L’étude et la pratique des sciences enseignent que tout problème qui paraît simple révèle sa complexité à mesure qu’on l’étudie plus en profondeur. La simplicité apparente d’une question ou d’un problème est la manifestation d’un manque de données sur le problème, ou d’une incompréhension partielle ou totale de ses enjeux. Quel problème est simple quand il implique 65 millions de personnes ? Quelle solution évidente n’a pas déjà été essayée ? Quel problème révèle sa complexité quand il est évoqué en 2 minutes dans un journal télévisé ? Restons calmes, et prenons le temps de bien examiner avant d’arriver à des conclusions trop hâtives.

Les mesures de circonstance appelées par le Front National et même par les Républicains, musclées et autoritaires, ne changeront rien sinon qu’elles feront illusion un temps : les services de renseignement font leur travail aussi vite qu’ils le peuvent, et cet ennemi tapi dans l’ombre est partout et nulle part à la fois. Pire, certains appellent à une réduction temporaire des libertés individuelles (classique dichotomie sécurité/liberté – ils sont allés chercher loin) et à un régime fort qui nous font craindre des temps troublés pour la démocratie et ouvrent la porte à toutes les dérives. Le mythe du dictateur éclairé a la vie dure, et les erreurs commises au XXe siècle devraient nous rappeler que le pouvoir doit être encadré, limité, partagé voire parfois jugulé, et que cette responsabilité incombe aux citoyens. La lutte contre le terrorisme ne doit pas non plus se faire au détriment des droits fondamentaux des citoyens et des libertés individuelles, intérêts que les récentes mesures sécuritaires du gouvernement socialiste (ajoutées par dessus celles de l’ère Sarkozy) bafouent déjà allègrement, menaçant le citoyen normal par une surveillance de ses données privées qui revient à l’assimiler à un terroriste en puissance ou en devenir. Le Front National répond à des problèmes mal posés par des solutions qui ignorent les données qui ne les arrangent pas, le tout sur fond de démagogie pro-antis et de débat identitaire nauséabond.

Qu’est-ce que l’identité française ? La France est un conglomérat de tribus celtes, colonisées par les Romains, unifiées un temps par un barbare germain, dont l’unité n’a guère dépassé l’Île de France jusqu’à Henri IV. Ajoutez à cela que le Français n’était pratiquement pas parlé par le peuple jusqu’à la conscription et à l’école obligatoire, au XIXe siècle. Rappelons également que la Corse appartenait à Gênes jusqu’en 1768, que la Lorraine était un duché indépendant jusqu’en 1766, que la Bourgogne a été tour à tour germanique puis française puis à nouveau germanique avant d’être définitivement rattachée en 1678, et que la Savoie appartenait au royaume de Sardaigne jusqu’en 1860, sans parler de l’Alsace-Moselle perdue en 1870 et récupérée en 1914. Alors voilà : la France, c’est quoi ? Ou plutôt : la France, c’est quand ?

Cependant, l’extrême droite définit une identité française figée dans le passé, comme un absolu évident, mais a choisi de façon arbitraire de placer le curseur là où ça l’arrangeait – reste à définir où, car on oscille opportunément entre les Lumières et le Général de Gaulle, en fonction du sens du vent – sans pour autant l’admettre. Déplacez le curseur, le visage de la France change. Et changera toujours. L’identité française est une construction, il suffit de l’admettre une fois pour toutes. Nous avons donc le pouvoir d’en faire ce que nous voulons : la France est ce que nous en faisons, notre identité est ce que nous voulons être. Il est vain de fantasmer un héritage idéalisé, teinté d’un folklore d’opérette recréé au XIXe siècle à base de Jeanne d’Arc et de néo-gothique à la Viollet-Le-Duc, dont la rigueur historique relève du délire, surtout quand nos ancêtres se plaignaient déjà que tout foutait le camp et que rien n’allait plus, longtemps avant que nous ne rajoutions notre couche de prétendue décadence sur un tas de fumier déjà haut.

En réalité – ne soyons pas naïfs – l’identité française définie par le Front National fait en sorte d’exclure habilement ceux qu’il considère comme des immigrés, même s’ils sont sur le sol français depuis plusieurs générations, par une politique du bouc émissaire sans originalité. Leur version de l’identité française est définie non pas parce qu’elle veut être mais par des critères d’exclusion. Et encore là, l’immigré ne pose vraiment problème que lorsqu’il a la peau sombre. Le Français de souche est blanc et catholique, il ne doit pas se métisser. Mais au fait, est-il de souche celte, romaine ou franque ? Que celui qui peut se prévaloir d’un lignage 100% « pur » cesse de forniquer avec sa cousine.

Un Français c’est quelqu’un qui a envie de vivre en France. Vendredi soir, l’identité française, c’était l’union. L’union dans l’adversité, mais l’union tout de même. Comme après l’attentat de Charlie Hebdo. L’horreur a révélé ce qu’il y avait de meilleur en nous. Ni les extrémistes de Daech ni ceux du Front National ne parviendront à attenter à cette union. Ils ne sont, au fond, pas différents : ils sont les deux tranchants d’une même lame, forgée pour nous diviser. Les uns prient Dieu, les autres Allah, mais tous justifient leurs convictions par des traditions déformées, et trouvent leur terreau dans le désespoir et la peur. Leur seule vraie différence est que certains tuent. Ces derniers, nous devons les éliminer. Et vite, car ils recommenceront.

FRANÇAIS ET LIBRES

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Réécouter Dominique de Villepin en 2014 (exhumé par les Inrocks) : (confirmé sur RTL aujourd’hui)

2016-10-14T15:50:07+00:00 15 novembre 2015|Catégories : Actualités|

À propos de l'auteur :

Collaborateur Recherche & Développement, spécialiste calcul et modélisation thermodynamique chez Cellier Domesticus. Photographe. Pianiste. Développeur libriste, spécialisé en Python pour le calcul et la modélisation. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale (Conseil Régional Rhônes-Alpes), les moteurs électriques industriels (General Electric) et les voitures solaires en fibre de carbone (Esteban). Technicien sup. en mesures physiques, étudiant ingénieur en mécanique/mécatronique. Une journée passée sans créer est une journée perdue.