De l’émotivité du Nord-Américain

À mon arrivée au Québec il y a 2 ans et demi, l’une des premières choses qui m’ont suprises fut le rapport des Québecois à leurs émotions, et en particulier à leur sentiment de frustration. Ayant été amené à travailler depuis avec des Américains (des États Unis), il semble – de façon empirique – que cette façon d’appréhender ses propres émotions soit relativement partagée dans la culture nord-américaine.

Le Français a tendance à se bercer d’une douce illusion de rationnalité, à se voir comme un objet cartésien en écartant voire en reniant ses émotions. Le Français aime se penser en contrôle de son affect et de son mode de réflexion. D’ailleurs, le simple mot « émotion » est peu usité dans le langage courant, en dehors du milieu de la psychologie. Ceci a tendance à devenir pénible car c’est tout un pan du fonctionnement humain qui est nié et exclu des relations socio-professionnelles. Il est habituel et bien vu de dissimuler ses émotions. En France, l’homme est perçu comme une machine dont on aime à croire que son fonctionnement est plus ou moins déterministe.

Au Québec, le mot « émotion » me parvient quotidiennement aux oreilles, que ça soit à l’école en cours de relations interpersonnelles, ou dans les média, ou encore dans les conversations courantes et informelles. J’ai ainsi pour la première fois de ma vie entendu des conversations complètes dépourvues de tout élément factuel, mais où les protagonistes détaillaient étape par étape le cheminement de leurs émotions face à une situation donnée. Du jamais vu pour moi à mon arrivée.

Ce changement me paraissait salutaire au début, car enfin, me disais-je, voici un peuple qui assume son humanité ! Oui mais voilà, après deux ans, cela va trop loin. J’ai peur que cela ne traduise en réalité qu’une immaturité émotionnelle générale, ou formulé autrement, l’incapacité à supporter la contradiction et à serrer les dents.

D’abord, le Nord-Américain a un goût marqué pour l’enthousiasme surjoué : cela apparaît aussi bien dans les événements sociaux qu’à la télévision : les superlatifs et les séances d’ébahissement collectifs surviennent à tout propos. Tout le monde est « awesome », « amazing », « incroyable », « extraordinaire », « inspirant », « impressionnant ». En prenant un peu de recul, ces cataplasmes rhétoriques sont si épais et récurrents qu’ils finissent par sonner faux. Il est rare de voir une émission télévisée québecoise – surtout quand le présentateur est une présentatrice – sans que les interjections « oh wow » et les passages laudatifs lourds fusent de toute part. On aime admirer et le faire savoir, du moins en public. Les présentateurs TV québecois sont des enfants spirituels dégénérés de Michel Drucker.

Corollaire : le Nord-Américain vit les situations non-consensuelles avec un inconfort perceptible. Toute situation de désaccord est perçue comme une attaque où le plus blessé – voire offensé – des protagonistes doit sortir gagnant car il en est la victime identifiée. Tout se passe comme si les gens ne faisaient pas de distinction entre leurs opinions et leur individualité, le désaccord avec les idées équivalant alors à un désaccord avec la personne, et aboutissant souvent à un jugement de valeur du contradicteur en lien avec le degré de « recevabilité » de ses opinions : « si tu penses que … alors tu es une mauvaise personne ». Conséquemment, les débats d’idées glissent trop souvent sur le terrain émotionnel, où les arguments échangés finissent dans le mode « mais te rends-tu compte de ce que je ressens quand tu me dis que … ? » ou encore « comment peux-tu affirmer que … ? C’est insultant pour les gens qui … ». Le pathos comme mode d’argumentation, comme un enfant qui fond en larme quand on lui dit d’aller au lit. D’ailleurs, le mode émotionnel est aussi le mode de communication privilégié des média québecois mainstream, qui utilisent le verbe « se sentir » d’avantage que les compléments circonstanciels sensés répondre aux fameux 5W (qui-quoi-où-quand-pourquoi) qu’on enseigne (toujours ?) en école de journalisme.

Il semble qu’en Amérique du Nord le désaccord ou la critique doivent être tus par peur de blesser, car l’émotion est si prépondérante que l’opinion ne peut s’en détacher pour passer sur un plan purement idéologique, détaché des égos ou des individus. J’ai l’impression que les gens ici formulent leurs opinions par réaction émotionnelle (frustration, peur, dégoût, etc.) donc en réaction à un événement interne et subjectif, et rarement par analyse factuelle de faits externes. Attribuant le même biais à leurs contradicteurs, toute conversation argumentative dégénère donc en querelle d’égos à vif, avec une propension marquée à mélanger argument rationnel et fait émotionnel, en se concentrant sur les intentions supposées du contradicteur plutôt que sur la construction de son argumentaire.

Le Nord-Américain, spécialement le Québecois, est peu endurci émotionnellement – peut-être même surprotégé -, a tendance à réagir de façon épidermique à la remise en cause, sans y mettre la distance et le recul nécessaires pour la relativiser, et à placer l’émotivité au premier plan de ses relations interpersonnelles. Il convient de traiter comme une priorité son confort émotionnel et de le contrarier avec infinie délicatesse, puisqu’il ne fait généralement aucune différence entre le rationnel et l’émotionnel. Critiquer le travail de la personne revient à remettre en cause la personne elle-même. Critiquer ses opinions politiques, religieuses ou autres, revient à faire de même. Le surplus de diplomatie nécessaire pour confronter des idées avec un Canadien ou un Américain est proprement fatiguant. J’ai la sensation d’un citoyen-enfant, doté des pouvoirs et des droits de tout citoyen majeur, mais du mode de réflexion d’un enfant, ancré dans le premier degré, le « ici » et le « maintenant ». Le plus simple étant de tenir son rôle dans cette pantomime sociale en souriant et en aimant tout le monde, si « inspirant » et « admirable », et en s’efforçant de ne surtout pas aller contre le consensus général pour ne blesser personne.

Le goût de la joute verbale en tant que sport intellectuel est bien une exception culturelle française, rafraîchissante et stimulante. Ceci suppose évidemment d’admettre qu’on puisse diverger sans se détester pour autant. À des années-lumière de son image de modernité, de tolérance et d’ouverture d’esprit, l’Amérique du Nord est une terre de politiquement correct bien plus extrême que celui auquel les Français sont habitués sur leur sol, sur fond de valeurs protestantes et de dictature du pathos, ou ne pas blesser et ne pas choquer sont des vertus cardinales.

2016-10-14T15:50:28+00:00 16 août 2015|Catégories : Inclassable|Mots-clés : , , , , |

À propos de l'auteur :

Humain du XXe siècle et citoyen vigilant. Étudiant ingénieur mécatronicien. Technicien supérieur en mesures physiques. Collaborateur R&D en modélisation thermodynamique, calcul et contrôle thermique dans une start-up. Photographe. Pianiste. Développeur et libriste. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale (Conseil Régional Rhônes-Alpes), les moteurs électriques industriels (General Electric) et les voitures solaires en fibre de carbone (Esteban). Une journée passée sans créer est une journée perdue.