S’il est une erreur massive que tout le monde fait, quand on parle d’écologie et d’environnement, c’est bien celle d’associer automatiquement recyclage des déchets et écologie. Or le recyclage a un coût majeur pour l’environnement, et ne protège absolument pas la planète de notre pollution.

Pourquoi recycler ?

Tout l’intérêt du recyclage réside dans une seule chose : la préservation des réserves naturelles de matières premières. Certaines matières premières, comme les métaux, le pétrole, ou les terres rares (destinées à l’électronique), sont présentes en quantité limitées sur la surface terrestre. Ceci impose donc de les sortir de terre dans des mines ou des stations de pompage, jusqu’au moment où la réserve se trouve épuisée et où on se retrouve coincé. Non seulement ces mines peuvent avoir un impact très négatif sur leur environnement immédiat (pollution, destruction d’écosystème), mais les mines en activité à l’heure actuelle ont souvent un minerai moins concentré en matériau utile que celles qu’on exploitait dans le passé (car on a commencé par exploiter les plus productives), ce qui fait augmenter la facture par tonne de matière première raffinée, car on doit extraire plus de minerai pour obtenir la même quantité de matière première.

Rappelons que le minerai, c’est quelques pourcents de matériau utile, noyés dans une gangue minérale de 90 à 99 % de silice, de calcaire ou de n’importe quoi d’autre, dont on ne fait pas grand chose. Il faut donc dépenser de l’énergie et de l’eau pour extraire ce minerai, puis le broyer et le chauffer pour le purifier et en extraire les matériaux qui nous intéressent. La consommation d’eau est un vrai problème, puisque les mines ont la fâcheuse tendance de se trouver en milieu désertique ou presque. Au Chili, les mines de cuivre doivent être alimentée par pipelines en eau de mer dessalinisée (un procédé qui consomme une quantité d’énergie folle, puisqu’il consiste à chauffer l’eau de mer pour séparer la vapeur d’eau de la saumure, et qui rejette une saumure riche en polluants) au rythme de 12 m³/seconde.

Concernant certaines matières premières comme l’antimoine (utilisé dans les batteries électriques, les munitions de chasse et de guerre, et la fabrication de capteurs électroniques), l’étain (utilisé dans les monnaies, la robinetterie, les instruments de musique et les matériaux supra-conducteurs), le zinc (utilisé en couverture de toit, en traitement anti-corrosion pour les aciers, dans les piles électriques et les engrais destinés au maïs, pomme de terre, vignes, etc.), l’or, l’argent, on disposerait de moins de 30 ans de réserves, au vu notre consommation actuelle.

Attention, les articles qui prônent l’optimisme en se basant sur les ressources minières disponibles (très supérieures à ce que le « discours écologiste ambiant » laisse penser) ne tiennent pas compte des réserves. Les ressources sont des gisements qui existent mais dont on ne sait rien faire à l’heure actuelle, soit parce qu’ils sont enfouis trop profondément pour être accessibles, soit parce qu’ils seraient trop coûteux ou dangereux à exploiter (notamment pour les nappes phréatiques), soit tout simplement parce qu’on ne dispose pas de technologie pour en faire quoi que ce soit pour l’instant. Les réserves sont des gisements exploitables immédiatement. Parier sur des ressources pour établir des stratégies à long terme, c’est parier sur de l’espoir, et c’est commettre une erreur scientiste digne du XIXe siècle, en supposant que la science (ce grand corps sans tête, apparemment magique et bienveillant) réglera tous nos maux à plus ou moins courte échéance. C’est possible, mais c’est peu probable, alors n’y comptez pas trop.

Dans certains cas (verre, papier, plastiques), recycler consomme aussi un peu moins d’énergie et d’eau que d’extraire des matières premières, mais induit systématiquement une perte de qualité et de masse dans le matériau, qui fait qu’on ne pourra pas le réutiliser pour la même application (voir plus bas).

En un mot, recycler, c’est réutiliser ce qu’on a déjà miné pour en tirer le maximum.

Recyclage, la face cachée

Prenez un truc aussi simple qu’une bouteille de bière 25 cl. Ça représente 350 à 450 grammes de verre, disons une moyenne à 400 g. Vous la jetez : elle est récupérée, transportée, fondue, remoulée, retransportée. Le verre fond autour de 1300–1400°C, donc pour refaire une bouteille, il faut lui apporter au moins 480 kJ d’énergie thermique (enthalpie), soit 0,133 kWh (en supposant que le corps de chauffe soit parfaitement isolé, sans aucune perte thermique nulle part). En réalité, le chauffage du verre est généralement réalisé aux combustibles fossiles (50 % gaz, 50 % fioul lourd), et comme le verre est fondu deux fois (à la récupération/agglomération des bouteilles cassées, et avant le moulage des nouvelles bouteilles), on tourne à 4,75 kWh d’énergie thermique effective juste pour refondre une bouteille (transport exclus). On estime qu’une maison de 100 m² occupée par 4 personnes consomme environ 42 kWh/jour en moyenne. Le recyclage d’une bouteille de bière représente donc 10–11 % de la consommation électrique d’un foyer. En gros, avec 9 bouteilles, vous venez de doubler votre consommation énergétique domestique quotidienne. Aïe.

Imaginons que, subitement, on arrête d’être con, et qu’au lieu de casser et de refondre les bouteilles pour refaire exactement les mêmes bouteilles, on les consigne, récupère, lave et remette en circulation. Comme ça se passe au Québec, en Allemagne ou en Alsace sur certains cycles courts, en fait. Pendant sa durée de vie utile (6,7 ans en moyenne), la bouteille consignée va être utilisée une vingtaine de fois (toujours en moyenne), et va donc consommer en tout 4,15 fois moins d’énergie qu’autant de bouteilles jetables, mais à peine 1,5 fois moins d’eau. C’est bien mieux, mais encore loin d’être parfait car, encore une fois, le lavage et l’étuvage des bouteilles (à 85°C) est encore fait au gaz, et la quantité d’eau utilisée pour laver une bouteille est de l’ordre de sa contenance.

Imaginons maintenant des choses beaucoup moins simples qu’une bouteille de verre : par exemple, des emballages multicouches (TetraPak®) ou de l’électronique. Avant toute chose, il faut séparer les composants, ce qui nécessite de la main d’œuvre et/ou des équipements spécialisés. L’électronique est ainsi envoyée dans des pays où la main d’œuvre est moins chère, comme l’Inde où, accessoirement, la sécurité des travailleurs est un concept exotique (#MétauxLourds). Ensuite, et bien, encore une fois, il faut rechauffer pour fondre, utiliser des bains chimiques pour séparer les composants, donc on consomme de l’eau (potable), de l’énergie, et on produit des tas d’effluents chimiques qu’il faudra encore récupérer et traiter. De plus, les semi-conducteurs utilisés en électronique contiennent des concentrations infimes de terres rares, pourtant essentiels à leur fonctionnement, qui rendent leur recyclage complexe et difficilement rentable, compte tenu des quantités récupérables.

Pour finir, prenons les ampoules fluocompactes dites « à économie d’énergie ». Elles contiennent du mercure sous forme gazeuse, un poison pour l’homme. Une ampoule seule contient une dose négligeable de mercure, censée être inoffensive pour l’homme. Mais, pendant leur transport et leur collecte, un nombre important de ces ampoules sont cassées. Pour autant, aucune précaution spéciale n’est prise pour confiner les conteneurs et protéger le personnel qui les manipule. Les écolos rigolos n’avaient certainement pas pensé à ça avant de faire interdire les ampoules à incandescence. À leur décharge, c’est sûr qu’après la silicose des mineurs, et les maladies de l’amiante, on n’a aucun recul sur l’exposition des travailleurs à des poisons aérosols.

Donc on ne s’en sort pas. Vous voulez faire de l’écologie ? Supprimez au maximum les emballages, réparez vos objets pour les jeter le plus tard possible, et limitez votre consommation. Mais le recyclage, c’est un pansement sur une jambe de bois.

Quid de l’usage des matières recyclées ?

Contexte

Les matériaux hautes performances (métaux, céramiques et composites) sont caractérisés par une résistance mécanique supérieure, qui permet de construire des pièces plus petites et plus légères, à résistance mécanique équivalente, comparé à des matériaux classiques. Ce gain de masse est crucial pour les industries produisant des véhicules (avions, voitures, mais aussi vélos et bateaux), qui diminuent par là la consommation énergétique de leurs produits. On peut notamment citer :

  • les alliages d’aluminum-magnésium-silicium de la série 6000, surtout la nuance 6061, très utilisée pour des tôles et membrures d’avions, les châssis et jantes de voiture, les cadres de vélo,
  • les aciers chrome-molybdène et/ou nickel, remarquables pour leur capacité d’absorption des vibrations et offrant une très bonne soudabilité/usinabilité, utilisés pour les outils de coupe, les vannes de systèmes hydrauliques, les châssis soudés, et encore les cadres de vélos tout-terrain

Ces matériaux, souvent coûteux, nécessitent un contrôle fin de leur composition chimique, car leur propriétés mécaniques finales en dépendent directement.

Dans de nombreuses applications, on a besoin de matériaux très purs (notamment en électronique) ou d’alliages dont la composition chimique est précise (voir encadré ci-contre). Le problème, c’est que le métal recyclé mélange un peu tout et n’importe quoi, et que séparer/isoler les constituants suppose – encore une fois – de chauffer ou de faire des séparations chimiques coûteuses en énergie, polluantes, et elles-mêmes génératrices de déchets chimiques à retraiter derrière. En clair, ça veut dire que personne ne prend la peine de raffiner des matériaux recyclés.

Les matériaux recyclés sont donc toujours plus ou moins des cochonneries, de composition incertaine. On aura donc toujours besoin de matières premières « fraîches » pour les applications critiques, où la composition chimique des matériaux doit être connue et maîtrisée précisément, et les métaux recyclés ne peuvent être utilisés que pour des applications pas trop exigeantes. Quand on vous dit qu’on fait des pièces de voiture avec des métaux recyclés, ça se peut, mais ça restera des babioles anecdotiques, et certainement pas un châssis ou un bloc-moteur. Donc, quand Nespresso est tout fier de vous annoncer un nouveau vélo fait en aluminum de dosettes à café recyclées, qui pèse 15 kg pour 1300 € (sans fourche suspendue), il ne faudra pas vous étonner de trouver des vélos en aluminium 6061 (standard aéronautique) pesant 1 kg de moins (malgré une fourche suspendue, forcément plus lourde) pour un tiers du prix… Les hipsters apprécieront peut-être de rouler en déchet de cafetière, mais c’est pas demain qu’ils me fumeront dans les côtes (et comme je bois du moka de cafetière italienne, je n’ai pas besoin de me donner bonne conscience…).

Conclusion

Recycler n’est pas une fin en soi. Recycler n’est pas cool. Recycler n’est pas magique. Recycler ne résoud pratiquement rien. Recycler est la moins mauvaise des solutions temporaires et partielles au problème de la gestion des ressources, mais créée plein d’autres problèmes connexes de consommation d’énergie, de production d’effluents chimiques et de santé/sécurité des travailleurs qui effectuent le recyclage (parce qu’assurer la sécurité des travailleurs qui recyclent va augmenter les coûts d’exploitation et gréver la rentabilité de l’opération). Recycler, c’est déplacer le problème, tout en faisant du marketing plein de mots-clés sympas pour arnaquer les gogos. Il faut se calmer avec le recyclage. Vraiment. Il y a une solution beaucoup plus viable que le recyclage, elle s’appelle : arrêter de consommer comme des écervelés. Le problème est que la consommation entraîne l’économie, qui entraîne (plus ou moins) le marché de l’emploi, dont les gens dépendent pour avoir un travail, dont ils dépendent pour percevoir des revenus, dont ils dépendent pour remplir (et, à l’occasion, changer) leur frigo. Donc pour faire de l’écologie intelligente, il va d’abord falloir adresser deux ou trois problèmes sociaux (au hasard : le revenu universel), et arrêter d’encourager les gens à consommer d’un côté, pour maintenir l’emploi, tout en faisant semblant de leur dire de faire attention à la planète de l’autre. Oui, c’est complexe, mais en même temps, on est en 2019.

Ressources connexes

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