Tout enseignant honnête de classe préparatoire vous le dira : les grandes écoles d’ingénieurs françaises jouissent de très peu de visibilité à l’étranger.

Depuis mon arrivée à Montréal, j’ai eu l’occasion de réaliser ma petite enquête auprès des Québecois mais également auprès des étudiants étrangers, qui représentent 52 % des étudiants de Polytechnique Montréal. Je n’ai pas réalisé d’étude statistique poussée, mais tout de même, certains détails ressortent :

1. Les écoles d’ingénieur, quesaquo ?

Il faut bien admettre que le modèle qui s’est imposé au niveau mondial est le modèle universitaire, qui est la voie défavorisée en France. Les écoles d’ingénieurs sont donc une exception franco-française — merci Napoléon — dont le concept est assez difficile à expliquer à des étrangers : une filière sélective, élitiste dans tous les sens du terme, des sciences appliquées mais pas seulement, et un statut particulièrement enviable à la sortie… Beaucoup de Québecois ont entendu parler des nos « grandes écoles », et surtout de nos prépas, mais sans vraiment savoir de quoi il est question. Détail amusant, la réputation de « bagnes à cerveaux » de nos classes préparatoires est arrivée  jusqu’au Québec…

Quant au restant du Canada, et aux États Unis, il semble qu’ils ne jurent que par les universités et n’aient jamais entendu parler des grandes écoles françaises.

2. Polytechnique (X) sinon rien

La seule école française connue, au Québec, est l’École Polytechnique de Palaiseau (l’X), mais il est difficile de savoir si c’est plus pour son niveau d’excellence ou pour son folklore d’élèves officiers-ingénieurs en bicorne…

L’autre école qui jouit d’une certaine renommée ici sont les Mines de Paris. À part ça, parlez de Centrale, des Arts et Métiers, des INSA, de Normale Sup à un ingénieur nord-américain et contemplez sa mine dubitative… Elles sont tout simplement inconnues ici.

Parmis les étudiants étrangers, seuls ceux originaire d’Afrique centrale ou du Nord, dont les systèmes scolaires sont encore fortement imprégnés de la culture française, connaissent quelques noms d’écoles.

3. Et pourtant, elles s’exportent !

Vu le nombre de fois où j’ai entendu parler argadz (l’argot des Arts et Métiers) dans les rues de Montréal, je peux vous garantir que certaines écoles s’exportent ici (il y a d’ailleurs un partenariat dynamique Polytechnique Montréal/Arts et Métiers ParisTech), où plus exactement, envoient leurs élèves en échange.

Les échanges d’un semestre et les doubles diplômes avec des universités étrangères sont à l’heure actuelle la seule solution, pour les futurs ingénieurs français, d’obtenir des grades universitaires reconnus à l’international et leur permettant d’intégrer le marché du travail extra-français (les grades universitaires français sont à éviter car ils sont un médiocre investissement).

4. Un modèle à revoir

Je ne vais pas rappeler que le marché du travail, en 2013, est mondialisé, puisque les échanges commerciaux et les projets industriels le sont aussi. À titre personnel, j’ajouterais que la France n’est plus un pays fait pour les gens qui veulent des moyens pour réaliser leurs projets. En atteste le nombre effrayant de Français expatriés ici, à Montréal (dont plus de 12 000 étudiants, le directeur de Polytechnique Montréal et mon banquier).

Par conséquent, ne pas se replier sur soi et voir un peu plus grand que les frontières de l’Hexagone semble être un bon calcul.

À titre d’exemple, même l’École Polytechnique de Montréal vient de changer son nom historique (depuis 1873) par un simple Polytechnique Montréal, en vigueur depuis janvier 2013, plus cohérent avec le système de formation des ingénieurs en Amérique du Nord.

On peut espérer que les regroupements d’écoles françaises en grands établissements de recherche et d’enseignement leur permettront de rayonner d’avantage hors de nos frontières. Quoi qu’il en soit, il y a du travail.

5. Une importance de la notoriété à relativiser

D’après ce que j’entends, ici au Québec, mais également d’autres sources au Royaume Uni, la France est un des rares pays à accorder une telle importance au diplôme obtenu, donc à l’établissement fréquenté. Un excellent article était paru sur Slate à ce sujet.

À l’étranger, les critères examinés, lors d’un entretien d’embauche par exemple, sont d’avantage les réussites personnelles et professionnelles, les expériences, et les projets où l’on s’implique, pendant et après ses études, que son diplôme ou son classement dans sa promotion (à partir du moment où le diplôme est obtenu).

Une chose qui est revenue plusieurs fois dans ce que j’ai entendu, c’est qu’en Amérique du Nord, les patrons recherchent plutôt un collègue sympa qu’un génie asocial, excepté dans certains milieux très pointus (aérospatiale, entre autres). Ce qui ne manque pas d’une certaine sagesse.

En conséquence, pour le jeune ingénieur français qui souhaite s’expatrier, l’école d’origine et sa notoriété ne sont pas un handicap… si le titre d’ingénieur est accompagné d’un grade universtaire.

Conclusion

L’objectif de cet article n’est certes pas de dévaloriser les écoles françaises, mais bien d’avertir les futurs diplômés qu’ils ne pourront se prévaloir du prestige de leur école à l’étranger comme ils pourraient le faire sur le sol français. Et ce n’est finalement pas plus mal, car l’absurdité de l’élitisme à la française réside dans le fait de rester « diplômé de » après une longue carrière « en tant que ».

Enfin, je m’adresserais à tout ceux qui envisagent l’école d’ingénieur comme une assurance tous risques garantissant l’accès au marché de l’emploi (ce qui a le don de m’énerver parce que c’est un leurre) : il convient de bien se demander où l’on souhaite travailler avant d’envisager telle ou telle école. En effet, toutes les entreprises, en France comme ailleurs, donnent une priorité de fait aux diplômés des établissements de proximité, qu’ils connaissent, dont ils ont peut-être déjà reçu des stagiaires et avec lesquels il existe souvent un lien quasi affectif.

J’invite chaque étudiant français à se demander ce que la France a à lui offrir et à ne pas négliger l’international. Même pour des emplois en France, des expériences à l’international sont de plus en plus demandées, ne serait-ce que pour être sûr d’embaucher un candidat compétent en Anglais.

Crédits illustration : CC Flickr – Yves Carradec